Gilbert Lachaume, expert en entomologie et voyageur philanthrope

Rencontre

Expert en Histoire Naturelle à Drouot depuis près de 25 ans, ce passionné de voyages parcourt l’Amérique latine pour ses recherches sur la biodiversité des lépidoptères, forme des étudiants en Bolivie et au Pérou pour les aider à classifier leur extraordinaire patrimoine entomologique et se passionne pour les rapports humains dans son métier . Interview.

Comment devient-on entomologiste ?

Par passion ! Depuis toujours, la plupart des entomologistes sont autodidactes, sauf par exemple les spécialistes d’entomologie médicale qui sont souvent médecins de formation. Pour ma part, je viens d’une famille d’amoureux de la Nature : mes grands parents cultivaient des plantes rares et mon cousin m’envoyait régulièrement des papillons. Enfant, j’allais souvent au bois de Vincennes, à l’époque où les pesticides n’avaient pas encore tout ravagé et où l’on rencontrait encore de nombreux insectes. Et puis il y avait Deyrolle. Au début des années 1960, c’était un lieu fascinant où on pouvait passer des heures à observer les papillons, tirer les tiroirs… C’était la liberté ! En me privant, j’arrivais parfois à repartir avec un papillon dans une boîte. Le bonheur ! Après une maîtrise de physique, j’ai ensuite eu la chance de rencontrer des collectionneurs passionnés qui m’ont permis de partir en Amérique latine chasser des papillons pour leur compte. Lors de ces chasses nocturnes en Bolivie, au début des années 1980, j’ai pu découvrir une trentaine de nouvelles espèces. En 1982, j’ai posé ma candidature comme expert en histoire naturelle suite au décès de Monsieur Groult, l’ancien propriétaire de Deyrolle qui officiait à Drouot, et je suis devenu expert à 30 ans.

Aujourd’hui, en quoi consiste votre activité ?

J’étudie les problématiques de la biodiversité en Amérique latine, pour le compte de musées français, péruviens et boliviens. On redécouvre énormément d’orchidées, d’oiseaux et d’insectes dans ces pays, dont le potentiel est encore méconnu. Enormément de jeunes scientifiques en Amérique latine sont sensibilisés à ces questions et je les aide à mettre en place leurs travaux de recherche, par exemple dans le cadre du programme « Mariposas andinas » lancé par des musées occidentaux.

Où peut-on voir de beaux papillons ?

Chez Deyrolle ! Les collections d’insectes des muséums sont réservées aux chercheurs, et protégés de la lumière dans des tiroirs. Les couleurs des papillons s’estompent à la lumière vive et les bêtes exposées sont perdues pour la science, sauf pour les manifestations temporaires. Les pigments rouges de certaines variétés peuvent ainsi blanchir en quelques jours, contrairement aux ailes bleues des morpho, dont la couleur résulte de l’incidence du rayon lumineux. Mais le manque d’expositions d’insectes s’explique surtout par le manque de budgets : l’Histoire Naturelle est devenue le parent pauvre de la culture, alors qu’elle représentait un fondement de la connaissance au 19eme siècle.

Comment se porte le marché de l’entomologie ?

On compte quelques milliers de collectionneurs, qui se retrouvent dans les bourses et dans le réseau associatif, mais les ventes se font de plus en plus rares. Il s’agit essentiellement de ventes de succession. Les collectionneurs ont une démarche individualiste, qui exclut souvent les membres de la famille, ce qui explique que celle-ci préfère s’en débarrasser au moment de l’héritage ! Les pays anglo-saxons sont encore très férus d’entomologie, comme ils l’étaient de botanique et de sciences naturelles, mais l’essentiel des ventes à lieu en France.

Quelles sont les sommes en jeu ?

Les prix des insectes ont considérablement chuté depuis que les moyens d’accès vers les pays tropicaux ont été facilités. A la fin du 19eme siècle, les papillons, comme les orchidées, coûtaient de véritables fortunes. Des familles comme les Rothschild investissaient des sommes exorbitantes dans leurs collections, de l’ordre de plusieurs immeubles victoriens ! Aujourd’hui, un Ornithoptera rotschildi d’Indonésie vaut 40€, alors qu’il coûtait encore 4000F dans les années 1980. Les élevages, les techniques de collecte et les transports ont fait baisser les prix, et le marché s’est ouvert aux collectionneurs amateurs. Le record de vente des dix dernières années est un agrias, qui a atteint 70.000F, mais lors des ventes aux enchères, la grande majorité des lots part pour 100€ ou 200€.

Qui sont les collectionneurs de papillons ?

Il y a beaucoup de personnages passionnants et atypiques dans ce milieu, du simple amateur au scientifique plus exigeant. Certains ont une démarche très pointue, voire obsessionnelle, tandis que d’autres abordent l’entomologie en esthète. L’étrange beauté des insectes a toujours attirée les artistes, comme Breton et les surréalistes. Le rapport humain est très important dans mon métier, la façon de collectionner dit beaucoup sur la personnalité des collectionneurs.

Que répondre à ceux qui trouvent les collections de papillon désuètes ?

Qu’il existe toujours des milliers d’insectes inconnus et que la science a toujours besoin de collections entomologiques, avec des données biogéographiques précises, effectuées par GPS, pour comprendre et protéger la Nature.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui voudrait faire votre métier ?

Il n’y a pas de formation spécifique et les débouchés restent très limités, mais un diplôme en biologie me semble indispensable. Aujourd’hui, je conseillerai de se tourner vers l’entomologie agricole et les recherches de l’INRA, l’entomologie médicale mais aussi la systématique, grâce à la biologie moléculaire qui ouvre de nouveaux horizons de classification.Les problématiques sur les nuisibles et l’utilisation des insecticides sont de plus en plus passionnantes. Il existe aussi de nombreuses associations et d’excellents guides qui accompagnent l’amateur dans sa passion. Mais je conseillerais surtout de prendre du plaisir à observer la diversité de la nature !


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